La petite fille au feu
« Mais je ne crie pas au feu par hasard », disait la petite fille.
Elle avait un sens surdéveloppé.
Elle voyait les étincelles que personne ne voyait, elle sentait le gaz que personne ne flairait.
Mais quand elle criait au feu, le monde restait sourd.
« Tu es trop petite pour comprendre », lui disait le monde.
Le monde ne voyait pas qu’elle avait grandi.
Alors elle continuait d’appeler à l’aide.
Elle continuait à crier au feu.
Elle éteignait seule, de ses mains abîmées, chaque début d’incendie.
Et là où l’étincelle laissait un vide, elle plantait une graine.
Mais qui voit la feuille qui tourbillonne quand le chêne entier s’effondre ?
Chacun de ses appels n’était pas fait pour être entendu.
Elle avait appris à s’éteindre elle-même, à se cacher.
Depuis longtemps, elle n’espérait plus qu’on la regarde.
Ne pas être vue avait un avantage :
elle pouvait dissimuler les marques sur ses bras.
Et qui, derrière son regard rieur, aurait pu voir les larmes déjà versées ?
Elle avait grandi, cette petite fille.
Elle maîtrisait l’art du maquillage et du camouflage.
Et elle continuait à planter des graines à la place des incendies.
Mais un jour, elle n’y parvint plus.
Le corps trop lourd.
Le souffle trop court.
Les mains trop vides.
Terrassée par l’effort que demandait chaque graine pour pousser.
Abîmée par le vent qui la faisait tourner autour de ce chêne déjà brisé.
Alors elle a prévenu.
Encore.
Et encore.
On ne l’a pas écoutée.
Elle a voulu fuir, mais ses jambes ont cédé.
Elle a voulu sourire, mais son visage s’est figé.
Le sac de graines est tombé quand la première flamme l’a touchée.
Elle a appelé, mais sa voix ne portait plus.
Elle a voulu tenir, mais le feu lui a pris l’air.
À bout.
À bout de souffle.
À bout de forces.
Cette petite fille que personne n’a vue devenir une femme a murmuré une dernière fois :
« Je t’aime, la vie. »
Et le feu a cru que c’était fini.
Mais même brûlée, elle respire encore.
Pas fort.
Pas longtemps.
Mais assez.
Assez pour se relever en tremblant.
Assez pour rester debout, même vacillante.
Assez pour refuser de disparaître.
Car le phénix ne renaît pas sans douleur.
Il renaît épuisé, calciné, haletant.
Mais il renaît quand même.
Et là où plus rien ne devrait vivre,
une orchidée s’accroche.
Sans terre.
Sans appui.
Presque sans forces.
Elle pousse lentement.
Elle ne promet rien.
Elle est fragile et tenace à la fois.
Comme elle.
Elle est fatiguée.
Elle est à bout.
Mais elle est encore là.
Et tant qu’elle respire,
elle se bat.