Songes

Elle lisait dans les yeux

Elle lisait dans les yeux comme on lit dans les livres. Alors elle fuyait les regards, par peur d’en savoir trop, ou pire, d’en dire davantage. Petite déjà, elle avait compris qu’elle était à part. Pas par prétention. Juste différente. Pas plus… peut-être moins.

Elle s’était forgé une carapace, non par fierté, mais parce qu’elle redoutait qu’on découvre ses failles. Elle avait été trop souvent blessée pour se permettre d’être fragile à découvert. Alors elle aimait en silence, elle ressentait en secret. Elle vivait le bonheur par procuration et ne craignait jamais la pluie, parce qu’au fond d’elle, elle savait que le soleil reviendrait toujours… même après les tempêtes les plus longues.

Elle croyait en l’amour. Fort. Trop fort, parfois. Quand elle donnait, c’était sans compter, sans calcul, sans filet. Elle n’attendait rien… si ce n’est de ne pas être brisée. Elle offrait son cœur sur un plateau d’argent, et trop souvent, on le dévorait sans même s’en apercevoir.

Le pire n’était pas la colère, ni les cris, ni même la rage. Elle avait grandi avec tout ça, elle savait que l’humain vacille. Elle-même n’était pas parfaite. Non… le pire, c’était le silence. L’absence. L’indifférence face à l’amour qu’elle donnait. Elle aurait presque préféré qu’on s’en serve plutôt que de faire comme s’il n’existait pas.

Elle portait un cœur d’enfant dans un corps d’adulte. Cette folie douce de chercher le beau partout… et cette lucidité cruelle de savoir que rien ne dure.

Elle ne disait jamais “je”. Parce qu’au fond, elle ne savait pas vraiment qui elle était. Elle parlait avec le ciel, écoutait les oiseaux, observait le monde comme une élève éternelle. Même la plus insignifiante des fourmis avait quelque chose à lui apprendre.

Elle s’endormait en souriant. Pas par naïveté… mais parce que, si tout devait s’arrêter, elle voulait que ce soit sur une image douce. Elle aimait danser, chanter, rire fort… et cacher ses larmes encore plus fort. On lui avait appris que l’amour se méritait, alors elle essayait d’en être digne, encore et encore. Et quand on partait, elle se remettait toujours en question. Jamais l’autre. Toujours elle.

Elle visait la lune pour atteindre les étoiles, avançait sans cesse, même épuisée, même abîmée, jusqu’au bord de ses propres rêves. Elle sentait la pluie avant qu’elle ne tombe, le changement avant qu’il n’arrive… et tentait, sans relâche, de réparer pour apaiser le chaos en elle.

Elle n’était pas plus belle, ni plus intelligente qu’une autre. Mais elle voyait autrement. Elle voyait avec son âme.

Elle lisait dans les yeux…

mais avait appris à fermer les siens.

Parce qu’à force de trop voir,

elle avait fini par trop pleurer.