Echos

Journée d’école entre les alertes

Ils voulaient une journée normale…

Après plusieurs semaines à la maison (ou presque), à vivre entre pré-alertes, alertes et explosions, l’école a décidé d’ouvrir les classes d’enfants autistes pour seulement 2 heures, dans un abri et avec des parents accompagnateurs. Pas beaucoup d’enfants, des adultes responsables, et le bonheur de voir les copains en chair et en os, pas derrière un écran… Et puis nous, les parents, on pourra passer 2 heures sans les entendre hurler dans le micro comme s’ils s’attendaient à ce que leurs voix arrivent chez leurs amis.

Ils choisissent des horaires compliqués pour les parents, mais dans un pays souvent confronté à la guerre, la solidarité prime. On s’organise entre nous, et on avance.

Après une nuit à l’hôpital pour des raisons autres, réveillée encore par une pré-alerte, par des explosions dans le ciel, tout aussi puissantes que le tonnerre de la nuit précédente, on se prépare. On consulte l’application qui indique les zones d’alertes et leur nombre, et on pense à ceux un peu plus loin qui courent non-stop. Est-ce que c’est raisonnable de les amener quand même ?

Mais ils sont prêts. Ils se sont levés tôt exprès. Ils ont mis les habits de l’école…

J’appelle mon amie qui doit les amener avec son fils et un autre copain à eux.

« On arrive, t’es sûre que tu le sens bien ? »

« Oui, ne t’inquiète pas, ils ont déjà tiré 6 fois depuis ce matin, on va bien avoir 30 minutes d’apaisement. »

C’est parti. On marche jusqu’à chez elle, au soleil, ça fait du bien. Ils revivent. Respirent. Et moi… je suis en retard au bureau. Je les dépose et cours à l’arrêt de bus. Ce chemin que j’aime faire, mais qui m’angoisse depuis déjà 3 semaines…

Ils sont dehors. 30 minutes, c’est rien. Ne stresse pas, reste zen… Il ne se passera rien.

Mais ça fait seulement 15 minutes… pré-alerte…

J’appelle la maman responsable Rivka Sitbon de 4 enfants autistes de 9 à 10 ans…

« Ne sors pas, attends que ça passe. »

« Je suis en voiture avec eux… je m’arrête, on ne sait jamais. »

Je suis dehors. Pas sûre d’avoir le temps d’arriver à l’abri. Et je m’en veux. Mon collègue m’avait dit de ne pas les sortir, mon mari n’était pas motivé, et moi… je suis optimiste et têtue…

4 minutes. 5 minutes… et woooooooou l’alerte se déclenche.

Je reçois ce message, quelques mots qui permettent à mon cœur de recommencer à battre : « on est à l’abri ».

Je suis en bas de mon bureau, il y a un abri à quelques mètres, mais je vois un couple âgé qui ne sait pas où aller…

« Venez ici, au sous-sol, il est conforme et aux normes. »

D’autres personnes nous suivent. J’attrape la porte le temps que le reste des habitants de l’immeuble descende. La sonnerie vient de s’arrêter. Je finis par rentrer. Je descends.

L’abri déborde de personnes de tout âge, tout genre, toutes origines. Une femme âgée n’arrive plus à descendre. Je veux rester, mais elle me dit :

« Fonce, tu as des enfants. »

« Merci madame… pardon. »

Je la laisse dans un endroit plutôt fermé.

Un boom. Un deuxième. Un troisième. Une autre pré-alerte. J’étouffe. J’ai besoin de fumer…

On remonte. Ma copine repart avec les enfants. Ils sont à l’école.

2 heures de sécurité. Je bosse sereine. Et je repars.

Une maman doit les récupérer et les ramener chez moi. Elle m’appelle pour me prévenir que le moteur de sa voiture a sauté. Elle ne peut pas rentrer en taxi avec 4 enfants. Donc une AVS a pris mes enfants. Elle habite dans le quartier, ça va. Elle a mon adresse, mais je n’ai pas son numéro.

C’est pas grave. C’est 20 minutes. On a eu 2 heures sans alertes. 20 minutes, ça va aller.

J’ai à peine enregistré l’info que mon téléphone s’agite… le mien et celui de tous ceux autour de moi… encore une pré-alerte.

J’appelle partout. J’ai enfin le numéro de l’AVS. C’est elle qui m’écrit :

« Je suis en bas de chez toi dans 2 minutes pile. Dis à ton mari de descendre, ils auront le temps de rentrer dans la chambre blindée. »

Par réflexe, je lui réponds juste en lui envoyant le code de mon immeuble :

« Le -2 est sécurisé, si ça sonne tu rentres sans te poser de questions… »

Ils voulaient juste une journée normale…

En rentrant à la maison, je leur demande :

« Alors la journée ? »

« Trop bien maman, on a vu les copains et on a joué, et toi ? »

« Tranquille… »

Non. Je ne leur dirai pas ce que mon cœur a traversé pour leur journée « trop bien ». Et en entendant cette phrase, je me demande si je dois accepter que leur grand frère aille au karting avec ses amis… à 1 heure de bus.